EHPAD : l'IA écoute les chambres, la caméra reste interdite
Capteurs acoustiques, radars 4D et compagnons conversationnels entrent en chambre — avec des preuves inégales et un cadre CNIL très strict.
Le 19 septembre, une dépêche AFP largement reprise décrivait des résidents atteints d'Alzheimer apaisés par un compagnon vocal IA dans un EHPAD français. Derrière l'anecdote, un mouvement de fond : capteurs acoustiques, radars 4D et IA conversationnelle s'installent dans les quelque 7 500 EHPAD du pays, pendant que la CNIL verrouille la porte aux caméras. Directeurs d'établissement, médecins coordonnateurs, IDEC : voici ce qui a fait ses preuves, ce que ça coûte, et où passe la ligne rouge.
20 148 décès par chute : pourquoi la nuit obsède les directeurs d'EHPAD
Les chiffres publiés par Santé publique France sur la période 2015-2024 ont de quoi occuper un conseil de la vie sociale entier. En 2024, 174 824 personnes de 65 ans et plus ont été hospitalisées après une chute, soit 20,5 % de plus qu'en 2019. Et 20 148 en sont mortes, une hausse de 18 % en cinq ans. Chez les 85 ans et plus — le cœur de la population des EHPAD — le taux de mortalité lié aux chutes est 29 fois supérieur à celui des 65-74 ans. Coût estimé pour la collectivité : près de 2 milliards d'euros par an.
Le point noir, c'est la nuit. Des équipes réduites à deux ou trois soignants pour tout un établissement, des rondes espacées de plusieurs heures, et ce scénario que tout directeur connaît : la chute à 2 h du matin découverte à 6 h 30, avec l'hypothermie et l'aggravation qui vont avec. C'est exactement le créneau sur lequel les capteurs IA se positionnent : alerter en temps réel plutôt que compter sur le passage suivant. La logique d'outillage rejoint celle qu'on a vue chez les infirmières libérales pour leurs tournées à domicile : l'IA ne soigne pas, elle fait gagner la minute qui compte.
Capteur acoustique, radar 4D ou infrarouge : qui détecte quoi
Un comparatif publié en juillet 2026 par SOS EHPAD fait le tri entre les cinq solutions qui dominent le marché français. Chacune mise sur une physique différente, mais toutes partagent un principe : aucune image captée.
- Orikio (ex-OSO-AI, renommée en novembre 2025) : un capteur acoustique fixé au mur, une IA entraînée sur des centaines de milliers de sons qualifiés. L'éditeur breton revendique 98 % des chutes détectées et 92 % des cris. La société a signé un accord-cadre avec VYV3 et vient de déployer sept nouveaux EHPAD en région PACA.
- Kaspard : capteur 3D time-of-flight au plafond. C'est la seule solution à publier une étude à grande échelle : 43 % de chutes en moins sur 1 651 chambres équipées, près de 950 000 nuitées documentées.
- Vayyar Care : radar 4D. Son déploiement de référence, 316 capteurs dans l'Essex (Royaume-Uni), annonce zéro hospitalisation liée à une chute en douze mois.
- Aladin+ (Domalys, société poitevine) : capteurs infrarouges. Au CHU de Poitiers, environ 70 chutes détectées en trois mois, avec des délais d'intervention ramenés entre 30 secondes et 3 minutes.
- Nami (BlackWaves) : radar millimétrique 60 GHz, le challenger — sans données publiées à ce jour.
Des preuves cliniques encore inégales
Seule Kaspard s'appuie sur une étude massive ; les autres avancent des retours de déploiement ou des chiffres d'éditeur. Avant de signer, exigez le protocole d'évaluation : nombre de chambres, durée, taux de faux positifs. Un capteur qui sonne dix fois par nuit pour rien finit débranché par l'équipe en trois semaines — c'est le mode d'échec le plus fréquent remonté par les établissements.
Combien coûte un capteur de chute IA en EHPAD (et qui paie)
Aucun des cinq fournisseurs ne publie de grille tarifaire : tout passe par devis, en fonction du nombre de chambres et du modèle (achat ou abonnement). Un ordre de grandeur existe pourtant : à la résidence Les Jasmins de Cabrol, à Pégomas près de Cannes, chaque chambre équipée d'Orikio a coûté environ 2 500 €, financés par l'Agence régionale de santé. Pour un équipement plus large (capteurs, logiciels, formation), la même source évoque une enveloppe de 100 000 à 500 000 € pour un établissement moyen.
La bonne nouvelle : vous n'êtes pas censé payer seul. Le Ségur numérique a mobilisé 600 millions d'euros pour le médico-social entre 2021 et 2025, et le programme ESMS numérique de la CNSA reste doté de 87 millions d'euros pour 2025, via des appels à projets régionaux portés par les ARS. Les crédits non reconductibles (CNR) des ARS financent par ailleurs régulièrement ce type d'expérimentation, comme à Pégomas.
Côté retour sur investissement, le calcul ne se fait pas qu'en fractures évitées. Les établissements équipés citent d'abord le temps soignant : moins de rondes systématiques, moins de réveils inutiles de résidents qui dorment, et des nuits documentées qui alimentent le plan de prévention exigé lors des évaluations HAS.
Livana, Miroka, Pass-Memo : l'IA au chevet, pas seulement au plafond
La dépêche AFP du 19 septembre racontait le test de Livana, un compagnon conversationnel vocal imaginé par Nicolas Raulin après le diagnostic d'Alzheimer d'un proche. À l'EHPAD La Septfontoise, sept résidents sur vingt-neuf l'expérimentent. L'outil est paramétré en amont par la famille et le psychologue de l'établissement — souvenirs heureux, métier, passions — et converse en voix naturelle, sans conserver l'audio. Résultat observé par les équipes : des épisodes d'agitation sévère apaisés sans recours au médicament, et un résident mutique qui s'est remis à parler. La direction le martèle : l'outil n'a pas vocation à remplacer les professionnels, il occupe les creux que les plannings ne couvrent plus.
Dans un autre registre, le robot Miroka d'Enchanted Tools (environ 40 000 € l'unité) assure interaction sociale et petit transport d'objets — un investissement qui ne se justifie aujourd'hui que pour les groupes. Plus accessible, l'application Pass-Memo transcrit à la voix les transmissions des soignants, un cas d'usage où la technologie est mûre : notre comparatif de six API de transcription sur du français réel montre des taux d'erreur devenus très faibles, y compris sur du vocabulaire médical.
Reste l'administratif, angle mort classique du secteur : trames de protocoles, projets d'établissement, réponses aux familles, préparation des évaluations. Un assistant comme ChatGPT ou Claude y rend de vrais services — à une condition non négociable.
Pour structurer cet usage bureautique sans risque, un abonnement d'équipe avec option de non-entraînement des données fait l'affaire.
Capteurs en chambre : ce que la CNIL tolère, ce qu'elle refuse
Le cadre est plus strict que beaucoup de commerciaux ne le laissent entendre. Pour les caméras en chambre, la recommandation de la CNIL tient en une phrase : interdites par principe, même avec le consentement du résident, lorsqu'il s'agit d'améliorer le service ou le confort. Seule exception : des suspicions fortes de maltraitance, après échec des enquêtes internes, avec un dispositif limité dans le temps et désactivé pendant les visites. Autant dire jamais en routine.
Les capteurs sans image — acoustiques, radars, infrarouges — constituent précisément l'alternative que la CNIL invite à privilégier. Ils n'exonèrent pas pour autant de la mécanique RGPD : ce sont des données de santé, donc analyse d'impact (AIPD) préalable, information des résidents et des familles, recueil du consentement ou de celui du représentant légal, durées de conservation définies et accès restreint aux alertes.
Le personnel aussi est concerné
Un capteur qui écoute une chambre capte aussi le passage des soignants. L'information individuelle du personnel est donc obligatoire, et le dispositif ne peut pas servir à évaluer les salariés — la CNIL sanctionne déjà sur ce terrain, comme on l'a détaillé dans notre article sur la surveillance des salariés par IA. Et si votre établissement dispose d'un CSE, la consultation préalable n'est pas une politesse : l'introduction d'une nouvelle technologie de contrôle l'impose, sous peine de suspension du déploiement par le juge, un scénario déjà vu en 2026 et décrypté dans notre guide sur la consultation du CSE avant tout projet IA.
IA en EHPAD : par où commencer en 2026
Notre lecture est simple. La détection de chute nocturne est la seule brique IA du secteur qui cumule preuves terrain, financements fléchés et conformité CNIL par construction : c'est là qu'un directeur doit mettre sa première enveloppe, en exigeant une étude clinique et un pilote de 10 à 20 chambres avant tout déploiement complet. Les compagnons conversationnels type Livana méritent un essai — encadré par le psychologue de l'établissement, jamais en substitut de présence humaine. Les robots à 40 000 € relèvent du budget de groupe, pas de l'établissement isolé. Et si votre dossier usager informatisé n'est pas encore à niveau, commencez par là : un capteur qui alerte dans le vide n'a jamais évité une fracture.