Vos prompts nourrissent l'IA par défaut : la case à décocher
ChatGPT, Gemini, Copilot, Le Chat : qui entraîne ses modèles sur vos données en 2026, et comment couper le robinet, plan par plan.
Vous collez un contrat client dans ChatGPT pour le résumer. Un devis dans Gemini pour reformuler l'offre. Un extrait de votre base de prospects dans Copilot. Question simple : où vont ces données ensuite ? Sur les versions grand public de la plupart des outils, la réponse en 2026 reste la même — elles peuvent servir à entraîner le prochain modèle, sauf si vous avez décoché une case que 90 % des utilisateurs n'ont jamais vue. Et depuis le 2 août, l'AI Act ajoute une couche d'obligations qui rend le sujet moins optionnel qu'avant.
Ce guide fait le tri, plan par plan, entre ce qui part à l'entraînement et ce qui reste chez vous. Sans catastrophisme, mais sans naïveté non plus.
« Entraîner un modèle sur vos données » : ce que ça veut dire concrètement
Quand un éditeur dit qu'il « améliore ses modèles » à partir de vos conversations, il ne lit pas vos messages un par un le lendemain matin. Le mécanisme est plus insidieux : vos textes rejoignent un corpus d'entraînement qui, tôt ou tard, façonne les poids du modèle. Le risque n'est donc pas qu'un humain voie votre devis. C'est que le modèle en retienne des fragments.
La CNIL, dans ses recommandations sur le développement des systèmes d'IA, nomme précisément ces risques : l'extraction de données personnelles du modèle par inversion (model inversion) ou inférence d'appartenance (membership inference), et la régurgitation — un modèle qui recrache, mot pour mot, un passage vu à l'entraînement. Les cas documentés existent : numéros de téléphone, extraits de code propriétaire, bouts de contrats ressortis dans des réponses à d'autres utilisateurs.
Pour une PME, la traduction est terre à terre. Si votre grille tarifaire confidentielle, votre méthodo commerciale ou les données d'un client sous NDA passent dans un corpus d'entraînement, vous avez potentiellement transféré un actif stratégique — et, s'il s'agit de données personnelles, commis un manquement RGPD. Le Global Cybersecurity Outlook 2026 du Forum économique mondial place d'ailleurs la fuite de données en tête des préoccupations IA des dirigeants (30 %).
La règle qui vaut pour presque tous les outils : grand public contre Business
Avant d'entrer dans le détail par éditeur, retenez la ligne de partage. Elle est d'une remarquable constance en 2026, chez OpenAI comme chez ses concurrents :
- Versions grand public (gratuites et abonnements perso type Plus/Pro) : vos échanges alimentent l'entraînement par défaut. À vous de désactiver.
- Plans Business, Team, Enterprise, Education et API : vos données ne sont pas utilisées pour entraîner les modèles, par défaut. C'est contractuel.
Autrement dit, le prix de la confidentialité, c'est le prix d'un siège Business. On y revient plus bas avec les tarifs réels.
ChatGPT, Claude, Gemini, Copilot, Le Chat : qui entraîne quoi en 2026
ChatGPT (OpenAI) : opt-out enfoui dans les Data Controls
Sur ChatGPT Free et Plus, OpenAI peut utiliser vos conversations pour améliorer ses modèles, sauf opt-out. Le chemin : Réglages › Contrôle des données › Améliorer le modèle pour tous › Off. Sur ChatGPT Business, Enterprise, Edu et l'API, aucune donnée — entrée ou sortie — n'est utilisée pour l'entraînement. C'est la garantie qui justifie l'abonnement pro.
Claude (Anthropic) : le plus lisible
Claude est historiquement le plus conservateur sur ce point. Les plans Team et Enterprise ne servent pas à l'entraînement, et l'usage API non plus par défaut. Sur les offres grand public, Anthropic a basculé vers un modèle d'opt-out explicite au premier lancement — vérifiez le réglage dans les paramètres de confidentialité si vous utilisez la version perso pour du travail sensible.
Gemini (Google) : le piège du « Keep Activity »
C'est le plus trompeur. Avec l'option « Keep Activity » activée — le réglage par défaut de la plupart des comptes grand public — Google utilise votre activité pour « développer et améliorer ses services, y compris entraîner ses modèles d'IA générative ». Désactivez-la et les futurs échanges cessent d'alimenter l'entraînement… mais Google les conserve tout de même jusqu'à 72 h pour traitement. Les comptes Google Workspace payants échappent à cette logique.
Copilot (Microsoft) : le durcissement de juillet 2026
Changement récent à surveiller : depuis 2026, les données d'interaction des utilisateurs Copilot Free, Pro et Pro+ alimentent l'entraînement des modèles par défaut, sauf opt-out. Les versions Business et Enterprise en sont, elles, exclues. Si vos équipes tapent dans le Copilot gratuit intégré à Edge ou Windows, elles sont concernées.
Le Chat (Mistral) : opt-out par toggle
Chez Mistral, les plans Free, Pro et Education de Le Chat entraînent par défaut ; les offres Team et Enterprise en sont exclues d'office. L'opt-out passe par la console d'admin : désactivez le curseur « Allow your interactions to be used to train our models ». Sur mobile, décochez « Enable data sharing » dans les contrôles de compte. Le seul acteur souverain de la liste — un argument si vous devez justifier la localisation de vos traitements, sujet qu'on a détaillé dans notre guide sur où héberger son IA pour rester en règle.
« Opt-out » ne veut pas dire « effacé »
C'est le malentendu le plus coûteux. Couper l'entraînement stoppe l'usage futur de vos données pour affiner les modèles. Ça n'efface rien de ce qui est déjà parti, et surtout ça ne veut pas dire que vos échanges disparaissent des serveurs.
Trois nuances à intégrer :
- La rétention subsiste. Même en opt-out, OpenAI transmet, traite et conserve vos conversations un certain temps pour la surveillance des abus. La suppression est programmée sous ~30 jours en régime normal.
- La justice peut geler l'effacement. OpenAI a dû conserver des logs ChatGPT supprimés au-delà du délai habituel, sous le coup d'un litige en cours. Votre « suppression » n'est donc pas toujours définitive.
- L'opt-out n'est pas rétroactif. Chez Google comme chez Mistral, désactiver le partage stoppe le flux, mais ne retire pas les données déjà entrées dans un corpus.
Ce que l'AI Act et la CNIL ajoutent depuis le 2 août 2026
La confidentialité côté entraînement n'est plus qu'une affaire de bon sens : elle croise désormais deux cadres devenus contraignants.
D'abord, l'AI Act. Depuis le 2 août 2026, les obligations de transparence de l'article 50 s'appliquent pleinement — signaler qu'un interlocuteur parle à un chatbot, marquer les contenus générés par IA. Le marquage technique lisible par machine bénéficie d'un sursis au 2 décembre 2026 via le Digital Omnibus, mais le principe, lui, est acté. On a décortiqué le calendrier réel dans notre analyse de l'échéance du 2 août ; retenez surtout que la conformité commence par un inventaire de vos usages, pas par un changement d'outil.
Ensuite, la CNIL. Ses recommandations sur le développement des systèmes d'IA au regard du RGPD sont finalisées, et le 20 juillet 2026, elle a publié avec le Comité IA une note exploratoire sur l'IA agentique et les données personnelles — un sujet que nous avons traité dans notre décryptage du trou RGPD des agents à mémoire. Message central : la base légale de l'entraînement (intérêt légitime, article 6-1-f) suppose un triple test et une documentation des choix de conception. Le point de conformité le plus contrôlé, c'est justement cette documentation.
Le plan en 6 étapes pour une PME
Assez de théorie. Voici la séquence qui met une TPE ou PME au carré en une demi-journée.
- 1. Inventoriez. Listez tous les outils IA réellement utilisés dans l'entreprise — y compris le shadow AI que vos équipes n'ont jamais déclaré. C'est le point de départ imposé par l'AI Act et le préalable de tout le reste. Notre guide sur le shadow AI en PME détaille la méthode de détection.
- 2. Classez par plan. Pour chaque outil, notez : version grand public ou Business ? Le premier groupe est votre zone rouge.
- 3. Coupez les opt-out. Sur chaque compte grand public restant, désactivez l'entraînement (Data Controls, Keep Activity, toggle admin). Cinq minutes par outil.
- 4. Basculez le sensible sur Business. Tout ce qui touche à des données clients, RH ou stratégiques passe sur un plan pro, non entraîné par contrat.
- 5. Encadrez par une charte. Une règle écrite : quels outils, pour quelles données. Sans elle, l'étape 3 sera défaite au premier nouveau salarié. On explique comment la rédiger dans notre guide sur la charte IA en PME.
- 6. Verrouillez le contrat. Exigez du fournisseur un engagement écrit de non-entraînement et une politique de rétention claire — les clauses à imposer sont détaillées dans notre check-list des 8 clauses SaaS IA.
Si vous ne deviez industrialiser qu'un seul outil pour vos flux sensibles, un plan Team chez un éditeur qui n'entraîne jamais sur les données pro — coche cette case sans réglage à surveiller — vous évite de dépendre d'une case décochée à la main sur chaque poste.
Combien coûte le passage à un plan « sans entraînement » en France
La bonne nouvelle : la confidentialité pro n'est pas un luxe. Les tarifs 2026 des plans d'équipe, non entraînés par défaut, sont serrés :
- ChatGPT Business : 20 à 25 $ par utilisateur et par mois (annuel/mensuel), minimum 2 sièges.
- Claude Team : 20 à 25 $ par siège en standard ; le siège Premium avec Claude Code est passé de 150 à 100 $ cette année.
- Copilot Business : 21 $ par siège depuis le 1er juillet 2026 — mais il exige une licence Microsoft 365 en plus.
- Le Chat Team (Mistral) : dans la même fourchette, avec l'argument souveraineté en prime.
Comptez donc entre 240 et 300 € par an et par personne pour retirer vos flux de travail du corpus d'entraînement. Rapporté au coût d'une fuite de grille tarifaire ou d'un manquement RGPD, l'arbitrage se fait seul.
À retenir
Le sujet n'est pas de fuir l'IA, c'est de savoir sur quel plan vous êtes. En 2026, la règle tient en une phrase : grand public = entraîné par défaut, Business = protégé par contrat. Coupez les opt-out sur le grand public, basculez le sensible sur des sièges pro, écrivez une charte pour que ça tienne, et documentez vos choix — c'est ce que la CNIL contrôle en premier. Une demi-journée de travail, quelques centaines d'euros par poste. Le vrai risque, ce n'est pas l'IA. C'est de croire qu'une case décochée une fois suffit pour toute l'entreprise.