Acheter un SaaS ? 32 % des entreprises préfèrent le coder à l'IA
L'enquête McKinsey du 30 août chiffre la bascule build vs buy — et montre pourquoi les PME risquent de rater le train.
McKinsey a mis en ligne le 30 août son enquête annuelle « The State of AI », et un chiffre concentre l'attention : 32 % des entreprises ont renoncé à acheter au moins un logiciel ou une fonctionnalité parce que leurs équipes pouvaient les construire avec des agents de code. Pour un dirigeant de PME, la question de la rentrée n'est plus « quel SaaS choisir », mais « faut-il encore l'acheter ». Voici de quoi trancher sans se raconter d'histoires.
Ce que révèle l'enquête McKinsey du 30 août
Chaque édition de « State of AI » sert de thermomètre au marché. Celle de 2026 documente pour la première fois un phénomène que les éditeurs SaaS préféraient ne pas voir : un tiers des organisations interrogées déclarent avoir écarté au moins un achat logiciel au profit d'un développement interne outillé par des agents de code.
La ventilation sectorielle montre où la bascule s'opère. La tech ouvre la voie (41 % de répondants concernés), suivie de la santé (39 %), des services professionnels et de l'énergie (38 % chacun), puis de la finance (36 %). À l'autre bout du spectre, l'assurance (19 %) et le secteur public (17 %) continuent d'acheter. Le clivage ne suit pas la taille des budgets informatiques : il suit le poids de la conformité et des certifications.
« Les dirigeants se demandent désormais de quoi leur organisation a besoin pour construire elle-même ses outils d'IA », résume Lieven Van der Veken, senior partner chez McKinsey.
Le reste de l'enquête confirme que l'IA est sortie de la phase pilote : 89 % des organisations l'exploitent régulièrement dans au moins une fonction, 44 % la déploient à l'échelle (contre 38 % un an plus tôt) et 56 % la font tourner dans trois fonctions ou plus. La nouveauté de 2026, c'est qu'elle commence à cannibaliser la ligne budgétaire d'à côté : les abonnements logiciels.
Pourquoi le calcul build ou buy a basculé en dix-huit mois
La règle était stable depuis vingt ans : développer coûte cher, maintenir coûte encore plus cher, donc on achète tout ce qui n'est pas cœur de métier. Ce raisonnement reposait sur un seul paramètre — le coût de production du code. C'est précisément celui que les agents codeurs ont fait chuter. Un profil technique équipé de Claude Code, de Codex ou d'un plan GLM à 18 $ par mois sort en quelques jours un outil que l'on aurait devisé à 15 000 ou 20 000 € en agence il y a deux ans.
Les grands groupes ont déjà industrialisé le mouvement. Cisco a annoncé le 1er septembre l'extension de ses agents « MyAgent » à l'ensemble de ses 90 000 salariés : des assistants personnalisés qui automatisent des tâches internes autrefois couvertes par des licences tierces, selon le suivi hebdomadaire d'AI Agent Store. Quand une entreprise fabrique ses outils au lieu de les louer, chaque licence par siège devient négociable — ou résiliable.
Du prototype jetable au logiciel de production
Ce qui a changé cette année, ce n'est pas la capacité à générer une démo — le vibe coding permettait déjà de monter une app en un week-end. C'est la capacité à tenir un outil en production : tests, migrations de données, correctifs, montée de version. Les agents actuels gèrent la dette qu'ils créent, en partie. En partie seulement : les données de Linear que nous avons décortiquées montrent que les pull requests triplent mais que le temps de cycle s'allonge. Produire du code va vite. Le stabiliser reste un métier.
Combien coûte un logiciel interne codé avec l'IA
Posons le calcul que font les 32 %. Prenez un CRM facturé 49 € par utilisateur et par mois pour une équipe de 12 personnes : environ 7 000 € par an, chaque année, avec des hausses tarifaires régulières. En face, la version construite : un abonnement agent codeur entre 20 et 200 $ par mois selon le plan, cinq à dix jours de temps humain pour la première version, un hébergement à 20-50 € mensuels. Première année : deux à trois fois moins cher. Et l'outil colle à vos processus au lieu de vous imposer les siens.
Le piège est dans la ligne suivante du tableau. Le génie logiciel enseigne depuis quarante ans que la maintenance représente 60 à 80 % du coût total d'un logiciel sur sa durée de vie. Un outil interne exige quelqu'un pour appliquer les correctifs de sécurité, adapter le code quand une API tierce change, reprendre la main quand l'agent tourne en rond. Nous avions déjà chiffré ce phénomène sur les agents en production : la facture réelle atteint souvent 10 fois le prix affiché une fois l'infrastructure et la supervision comptées.
Quels logiciels construire, lesquels continuer d'acheter
Le détail sectoriel de McKinsey donne la clé de lecture : l'assurance (19 %) et le public (17 %) ne boudent pas l'IA, ils opèrent sous contrainte réglementaire. Ce qui porte une certification, un agrément ou une responsabilité légale s'achète. Le reste se discute.
Se construit bien : les outils périphériques et la « colle » entre vos systèmes — tableaux de bord internes, mini-CRM métier, générateurs de devis, connecteurs que Make ou n8n assemblaient jusqu'ici en no-code, extracteurs de reporting. Un indépendant que nous suivons a remplacé site, CRM et ERP par un outil maison codé avec Claude Code : le retour terrain montre ce qui marche et ce qui use.
S'achète toujours : la paie et la déclaration sociale (l'erreur coûte un contrôle URSSAF), la comptabilité et la facture électronique (les plateformes agréées sont imposées), tout ce qui héberge des données de santé (HDS), la cybersécurité, et les logiciels où l'éditeur porte la responsabilité de conformité à votre place.
La grille de décision en cinq questions
Le piège des 22 % : pourquoi les PME regardent le train passer
Le chiffre le moins commenté de l'enquête est peut-être le plus important pour nos lecteurs. L'adoption d'agents à l'échelle passe de 27 % à 40 % chez les grands comptes (plus d'un milliard de dollars de chiffre d'affaires) en un an. Chez les organisations plus petites, elle stagne à 22 %. Même écart sur le déploiement : 54 % des grandes entreprises étendent l'IA à toute l'organisation, contre 33 % des autres. L'écart se creuse, et il se creuse vite.
Les raisons sont connues : pas de développeur interne, peur du « bus factor », gouvernance inexistante. Elles sont fondées — le NIST rappelait le 31 août que des agents dotés de clés API statiques recréent les pires défauts de la gestion d'identité des années 2000, et nous avons documenté que 65 % des entreprises utilisant des agents ont déjà subi une compromission. Mais l'immobilisme a aussi un prix : McKinsey mesure que seules 6 % des organisations tirent un impact significatif sur leur résultat (EBIT supérieur à 5 %), et que ces bons élèves ont trois fois plus souvent redessiné leurs processus de bout en bout au lieu de plaquer l'IA sur l'existant. Construire un outil interne force exactement cet exercice : on ne code pas un processus qu'on n'a pas clarifié.
Ce que ça change pour vos contrats SaaS dès cette rentrée
Même si vous ne codez jamais une ligne, l'étude vous donne un levier de négociation. Quand un tiers du marché peut fabriquer l'équivalent de leur produit, les éditeurs le savent — et les directions commerciales ont désormais l'ordre de retenir les clients. À la prochaine échéance annuelle, demandez : gel tarifaire, passage d'une facturation par siège à une facturation à l'usage, export complet de vos données garanti par contrat. Notre check-list des 8 clauses à imposer avant de signer un SaaS IA s'applique doublement à la renégociation.
Et si vous voulez tester la voie du build sans engagement, le ticket d'entrée n'a jamais été aussi bas : un abonnement agent codeur, un vendredi après-midi, un outil interne qui agace toute l'équipe depuis deux ans. Commencez par celui-là.
Notre verdict : la question n'est plus tabou, elle est budgétaire
Pendant vingt ans, « on ne développe pas en interne » était un réflexe de bonne gestion. L'enquête du 30 août acte que ce réflexe est devenu une opinion — défendable, mais plus automatique. Si vous êtes une PME avec au moins un profil technique, mettez trois SaaS périphériques sur la table à la rentrée et chiffrez leur remplacement : le calcul prend une journée et change la conversation avec vos éditeurs. Si vous n'avez personne pour maintenir du code, n'écoutez pas les sirènes : un outil orphelin coûte plus cher qu'une licence. Dans les deux cas, faites l'inventaire. Les 32 % ne sont pas plus malins que vous — ils ont juste refait le calcul que tout le monde croyait définitif.